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L'HIVER QUÉBÉCOIS
Les premières neiges soulevées par le vent tourbillonnent pour se mêler aux cavales folles des nuées venues du Nord. Les ruisseaux épanchent toujours le même cristal frais, mais les premières gelées qui ont suivi les pluies abondantes de septembre, ont comme endeuillé la forêt. Il s’est accumulé, sur cette dernière, un lourd sentiment de solitude et de mélancolie.
Puis, à mesure que diminue la lumière du jour et que plane le mystère de la nuit, les rumeurs se ponctuent de légers bruissements. Dans la forêt dénudée de ses feuilles, les bêtes se déplacent furtivement et cherchent à se confondre avec le paysage.
Le vent venu du Nord pénètre, âpre et glacial, sous les arbres. Il vient quelquefois, flageller les cimes qui ploient sous quelques rafales. De grandes ombres mystérieuses s’allongent sur les plateaux, tandis que l’horizon incertain recule sans cesse, à peine discernable, sous la ligne sombre des terres gelées.
C’est l’heure du grand repos pour les bêtes qui regagnent leur refuge pour leur sommeil hivernal. Les cervidés partagent la torpeur générale, jouissant de la quiétude qui les endort avec tout ce qui vit et qui les lie au reste de la création, dans la confiance aveugle que nul danger n’est à craindre.
Le long hiver québécois est en marche. Il vient de loin : des vastes espaces blancs, nimbés de souffle d'ouragan. Il se répand partout et enveloppe toutes choses et toutes vies. Il plonge ses griffes sous l’écorce des arbres et cherche à atteindre le cœur où se trouve un restant de sève. Il fouille le pays du Nord et pousse sa colère vers le Sud où le soleil l’arrête dans sa course.
Mais il se multiplie et revient sans cesse pour aller droit vers des contrées sauvages. Chaque vague de ce fleuve de froid est habitée d’une force nouvelle. Parfois la forêt se hérisse pour freiner son élan. Lorsque la colère du vent se calme ; lorsque tout n’est plus que blancheur et froidure, il arrive que l’hiver s’accorde un moment de répit pour contempler son œuvre.
D’un long soupir, le vent du Nord nettoie le ciel et le polit pour laisser percer la lumière sur un écran tout neuf. Glacial, autant que peut l’être le vent, le soleil se pointe timidement. D’un large mouvement, il se hausse en silence, appuyé de ses bras de feu sur ce vide étrange. Et c’est alors l’émerveillement d’un monde, que tant de hurlements ont saoulé et qui s’étonne d’un calme aussi limpide.
La forêt passe alors de la grande folie meurtrière à cette paix, où la mort transparente continue de veiller. Le long hiver québécois vient confiner les humains dans leurs demeures tandis que dans les bois, les bêtes se serrent les unes contre les autres pour se réchauffer.
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LE PIÈGE
Brusquement, comme il arrive fréquemment dans les montagnes du Nord québécois, les bruines d’octobre et de début de novembre, vinrent dévêtir la forêt de ses feuilles roussies. Et puis un beau matin, la neige tomba, légère, silencieuse. Elle tomba trois jours sans discontinuer, nivelant les hauteurs, comblant les vallons. Et pendant tout le temps où elle tomba, les bêtes des bois ne bougèrent pas, tapies au fond de leur refuge.
Pour la martre, le jour a été long et son estomac est vide. Affamée, mais d’humeur joyeuse à la vue de toute cette neige, elle suit le sentier familier qui l’amène habituellement vers des horizons prometteurs. Ses pattes agiles bondissent. Le sang de l’espoir bat fort à ses veines.
Une brèche dans un mur de branchailles apparaît devant elle comme par hasard. Deux gros billots forment un espace étroit qui conduit, ô miracle ! à un appât succulent qui se détache, irrésistible, sur la neige accumulée au cours des jours précédents. La bête, un peu incrédule devant cette chance inespérée, tend la patte pour toucher à l’appât, quand, brutalement, les bras d’un piège se referment violemment, happant dans un choc terrible, la patte de la malheureuse victime.
Dans la douleur insupportable, le cri jaillit, perçant la nuit et faisant fuir, à toute vitesse, les bêtes des bois. La souffrance horrible des chairs mordues et de la peau déchirée, saisit la martre de frissons de désespoir. La bête tire de toutes ses forces, mais rien ne peut la libérer des ressorts d’acier. Devant l’affolement du danger, la bête se secoue et se tord en tous sens.
Hélas, le piège reste là, fixé solidement. La martre se jette en arrière, tandis que ses pattes, valides, piétinent le sol avec rage. Elle tire de toutes ses forces ; de tous les côtés, mais rien ne bouge. Les dents d’acier du piège font dans ses chairs, d’horribles morsures et un filet de sang s’écoule, qu’elle lèche lentement. Prostrée dans une sourde torpeur, la bête abandonne la lutte. Elle semble se résigner, s’oublier même, pour sombrer dans un état de paralysie profonde.
Tout à coup, comme si elle était subitement fouettée, la martre se redresse, palpitante de vie, bondissant, hurlant de colère et de rage, tentant désespérément de rompre l’étreinte mortelle. Dans une violente secousse, ses os craquent sous la morsure du piège. La bête prisonnière, se jette de côté et voit apparaître la pointe des os qui percent sa peau.
Alors dans tout ce qui lui reste d’énergie, les yeux injectés de sang après tant d’heures de lutte, frémissante dans l’instinct de survie, la bête se rue sur sa patte cassée et à grands coups de dents, hache, broie, scie la chair sanglante et pantelante.
Dans un suprême effort, sans même regarder son moignon, la martre, ivre de souffrance, mais libre, s’enfonce dans la forêt, attestant, à la face du monde, son indicible amour de l’espace et de la vie.
***
Note de l’auteur :
Il m’est arrivé, étant jeune, d’accompagner un trappeur et de constater la présence d’un moignon près d’un piège, vibrant témoignage du drame d’horreur vécu par la pauvre bête.
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LA FORÊT ENCHANTÉE
Une vie grouillante et multiple sourd de partout, allant du chant des oiseaux, à l’éclatement des bourgeons et au gonflement des rameaux craquant dans l’air vibrant.
Des feuilles délicates et pâles s’élancent victorieuses pour dérouler, à la lumière du jour, leurs banderoles de fraîcheur et s’étaler ensuite en larges parasols. Il en résulte une symphonie de couleurs, allant des verts ardents aux pâleurs mièvres des rameaux inférieurs, dont les feuilles tendres, aux épidermes délicats, n’ont pas encore reçu le baptême des rayons ardents du soleil.
Dans la lumière veloutée et caressante du jour, deux jeunes cerfs descendent vers des lieux familiers, après avoir sondé l’espace, pour découvrir la direction du vent, qui remue, à peine, les feuilles des arbres.
La brise légère souffle doucement, comme si elle voulait épier les bruits imperceptibles dans l’air environnant. Les deux cerfs se dirigent vers un champ de trèfles aux fleurs sucrées. D’un bond, ils franchissent le mur d’enceinte du bois et son fossé humide, jonché de pierres mousseuses.
Une quiétude parfumée émane de la fraîcheur du pré. L’heure est douce et semble leur sourire pour leur rendre, en partie, une confiance ébranlée par les sombres pressentiments qui les troublent parfois.
Les choses sont là, accueillantes, et les trèfles au loin, ont une odeur de miel. Le crépuscule tire finalement les jeunes cerfs d’une torpeur pénible. Les feuilles, au faîte des futaies, s’agitent doucement dans la brise du soir, comme des mouchoirs, sorte d’adieu de l’âme des arbres au jour qui s’en va.
De la terre nubile, monte une odeur indéfinie, subtile et pénétrante, qui semble contenir, en germe, celle de tous les parfums sylvestres. Le jour s’achève et le soleil disparaît à l’horizon. Un grand silence s’abat sur la forêt, comme celui qui suit le dernier crépitement d’un feu.
Dans le ciel, de longs buissons de nuages passent en treillis serrés, où se confondent ombre et lumière, et derrière lesquels s’agrandit la pâle pupille de la lune. Les paysages environnants se referment lentement derrière d’impénétrables frontières d’obscurité. C’est l’heure de la lune qui vient régner sur le monde des ténèbres.
L’aube se lève enfin, traînant son suaire jaunâtre et comme vieilli, sur la grisaille morbide du paysage rustique. Cette aube, comme toutes les autres, revient sur le monde animal, délivrant de sa matrice humide, une quiétude en éveil, fraîche, musquée, pleine d’étirements, de plaisirs fugaces et d’halètements d’amour.
Puis dans un paysage féerique, où l’horizon paraît s’embraser, la grisaille se dissipe, le soleil se lève, majestueux, et un autre jour naît sur la forêt enchantée du Grand Nord québécois.
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UNE FILLE DES NATIONS
D'AUTREFOIS
Entendez-vous ma voix qui lance son appel dans le vent ? Ma voix derrière les cris aigus des enfants ? Lorsqu’elle s’élève en un chant ? Lorsqu’elle murmure une prière ? L’entendez-vous maintenant ?
Ma mère m’a appelée à elle avant ma naissance ! Elle m’a cherchée dans ses rêves et a supplié les esprits pour que son appel soit entendu. Après ma conception, alors que j’étais repliée sur moi-même en son sein, les femmes plus âgées sont venues s’asseoir à ses côtés.
Savantes en matière d’éducation des enfants, elles lui ont prodigué leurs conseils. Ma mère les a écoutées, car c’était pour elle et pour moi que les nations vivaient. Ainsi me fut donnée la vie !
À peine née, on m’a donné un nom par lequel j'allais être connue dans le cosmos. Puis on a chaussé mes pieds de mocassins, afin de symboliser le chemin que j’allais suivre dans ce monde physique. On m’a brandie dans les airs et présentée à l’aube.
Je garde le souvenir des mains douces et chaudes qui se tendaient vers moi, caressant mon visage et mon ventre. Je garde le souvenir des mains qui me nourrissaient ; le souvenir des voix de femmes, des berceuses fredonnées à mes oreilles et des rires prodigués.
Je garde le souvenir des yeux noirs et vifs qui plongeaient dans les miens, grand ouverts sous l’effet de la surprise et de la joie chaque fois que j’accomplissais quelque chose par moi-même ; des yeux qui me parlaient avec éloquence de ce que j'étais: une fille des nations d’autrefois !
Les saisons passèrent et je devins une adolescente. J’aidais ma mère et les autres femmes à cueillir les plantes et à préparer la nourriture. On me confiait la garde des enfants les plus jeunes. Les personnes âgées aussi réclamaient mon aide.
Un jour, ma mère et ma grand-mère me dirent que j’allais bientôt avoir ma propre demeure. Je l’attendis car elles m’avaient toujours tenu le langage de la vérité absolue. J’attendis et me préparai. Quand la famille d’un jeune homme vint me chercher, je partis avec elle comme on m’en avait avertie. J’avais seize ans alors et mon mari quatre de plus.
Au bout d’un moment, j’eus des enfants qui ressemblaient à leur père. Tandis qu’ils jouaient ici et là, je confectionnais des vêtements pour eux, pour mon mari et pour moi. Lorsqu’ils étaient terminés, je fabriquais des poteries et des paniers. Mes mains étaient toujours actives, jamais lassées. Mes enfants grandirent pour vivre leur vie et, un jour, je me rendis compte que de nombreuses saisons s’étaient écoulées.
Ma vie avait assez duré ! Sentir la douceur du souffle de mes enfants dans mon cou et les porter sur mon dos, voilà pourquoi j’avais vécu. Quand vint le moment de quitter le monde physique pour celui des esprits, j’avais été trop bien initiée pour en déplorer la perte.
J’avais vécu autant qu’il est possible comme un élément de la famille cosmique sacrée, un élément du flot cristallin qui se perpétue à travers les âges. J’avais vécu pour voir mes arrière-petits-enfants brandis dans les airs et présentés à l’aube.
Maintenant je sais que l’existence n’a pas de fin et que mon moi spirituel a toujours vécu. Alors souvenez-vous de cela lorsque vous entendrez ma voix dans le vent et que vous toucherez les objets que j’ai fabriqués.
Tout cela a été fait par amour ; amour des enfants, des nations de jadis et du grand rêve cosmique qui remplit l’univers et nous fait vivre !
L’esprit des indiens.
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ROUSSETTE
Roussette, l’écureuil, une faîne bien mûre entre les dents, sautille de branche en branche, la queue relevée en panache qui s’épanouit au-dessus de sa petite tête et se déploie en gracieux parasol.
Les branches légères fléchissent sous son poids tandis que l’habile jongleuse détend ses muscles pour se projeter de plus en plus haut. Elle se dirige, à toute vitesse, vers la lisière du bois où elle cache ses noisettes et ses faînes, en vue de ses provisions d’hiver.
Pour Roussette, le moment de la récolte a surgi avec l’arrivée des premiers froids de septembre. Finies pour elle les longues journées de jeux dans les hautes branches des chênes, les cabrioles fantastiques et les sauts périlleux.
La moisson s’annonce bonne pour elle. Bientôt, les petits fruits bien mûrs tomberont des arbres et faciliteront sa tâche. Le froid glacial et les premières neiges surgiront et viendront, éventuellement, la confiner dans sa demeure hivernale.
Pour le moment, Roussette n’a aucune inquiétude. Son logis d’hiver est soigneusement matelassé de mousse et de feuilles sèches et son petit grenier commence à se remplir de provisions diverses.
C’est là que Roussette retourne à chaque voyage, une noisette ou une faîne dans se petite gueule. Sitôt arrivée, elle repart aussitôt, sautillante et joyeuse, toute occupée dans sa besogne. Roussette a agi ainsi la saison précédente et, à chaque année, ce sera le même rituel, après qu’elle aura délaissé sa maison d’été, une sorte de nid de mousse suspendu à la fourche d’un chêne, où elle abrite ses amours saisonniers.
Dès que ses petits sont élevés, Roussette retourne à sa vie de solitaire, à ses jeux et à ses journées sous le soleil, dégustant les fruits de la forêt et s’aventurant parfois dans les prés où elle s’empiffre de cerises bien mûres.
L’écureuil retrouve quelquefois ses compagnons de jeux. Ils grimpent alors aux arbres, se poursuivant de leurs petits cris joyeux, plus à l’aise sur les crêtes vertigineuses que sur la terre ferme. Du haut de leurs perchoirs, Roussette et ses compagnons dressent leur petite tête au vent et, curieux, filent aussitôt dans la direction d’un bruit suspect, leur queue largement ouverte, voltigeant en éventail autour de leur corps.
Roussette a, par le passé, entendu le coup de tonnerre qui a arrêté brusquement un de ses compagnons, sans qu’elle en soupçonne la provenance. Elle a suivi, sans n’y rien comprendre, les gestes du chasseur, tenant à l’épaule un long bâton et, par la suite, elle a vu l’homme soulever le corps inerte de son compagnon de jeux.
Et que voit-elle là ? Encore cet être étrange qui ne crie pas ; qui ne fait aucun bruit et qui ne semble nullement dangereux. Très étonnée, Roussette voit l’homme porter à son épaule son long bâton qui semble la fixer intensément. Elle regarde cet objet avec curiosité. Elle veut fuir, mais ne perçoit aucun danger. Il lui semble pourtant qu’il y a quelque chose d’angoissant dans ce bâton qui la fixe.
Vite, il faut fuir ! Trop tard ! Un éclair jaillit du bâton et fait sauter la cervelle de la pauvre Roussette qui tenait encore dans sa petite gueule, la grosse noisette qu’elle dégustait avec tant de joie. La pauvre bête dégringole de l’arbre et vient choir sur le sol, le petit corps tout raidi dans l’étonnement suprême de la mort.
Note de l’auteur :
Il m’est arrivé, au cours de mes randonnées dans les bois, de découvrir le corps inerte d’un petit écureuil, abattu pour le simple plaisir de tuer.
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ROA
La mare stagne, écrasée sous les rayons ardents du soleil de juin. Une mince couche de vapeur en recouvre la surface qui brille comme un miroir étincelant. Les larges feuilles de nénuphars, ainsi que les tiges tordues et entremêlées des algues, ressemblent à des trous d’usure, dessinés au fil des jours et au cours des nuits, par la touche vigoureuse des coups de soleil et la caresse subtile des rayons de lune. Tout le voisinage repose dans une lourde torpeur, nullement troublée par la moindre brise, ni même égayée par le chant des oiseaux.
Les grenouilles, hôtes des lieux, ont suspendu, dès l’aube, leur concert étourdissant. Seules quelques solistes entêtées, gonflant leur membrane à fleur de peau, ont lancé leurs derniers coassements. Mais à présent, toutes restent immobiles et silencieuses, figées sur leurs feuilles où l’engourdissement les a surprises. Quelques-unes se sont aventurées dans les herbes de la rive et, vautrées dans la terre humide, elles savourent, avec délice, ces instants de quiétude et de bonheur paisible. La mare stagne, abrutie de soleil.
La tête haute, les cuisses repliées sous elle, immobile dans l’attitude apathique et sphinxiale où l’a surprise le soleil du midi, Roa repose sur le socle d’une feuille de nénuphar, avec laquelle se confond sa robe verte, lamée d’or. Sur la mare, le silence, comme à la veille d’un orage, apparaît lourd et menaçant. Des signes imperceptibles, annonciateurs d’un drame, semblent transpirer des choses.
Tout à coup, Roa pressent un danger. Elle entend une sorte de sifflement dans les joncs, qui la méduse complètement. Laissant derrière elle un sinistre sillage, une grande couleuvre s’approche, dressant sa tête plate et la fixant intensément. Le malaise qui a empêché Roa de fuir, se change en un engourdissement étrange qui la paralyse sur place. La couleuvre fixe Roa de ses yeux perçants, sûre de sa proie. Sa gueule est close et elle semble immobile, mais insensiblement, sa queue s’appuie sur les herbes et elle s’avance en projetant en avant sa fine langue frétillante.
Roa ne perçoit plus rien de la vie qui l’entoure. Elle est séparée de son monde qu’elle ne reconnaît même plus, toute entière sous l’emprise d’une volonté implacable qui l’emprisonne et brise tous les liens avec les choses et avec la vie. Elle ne voit plus que la gueule qui s’ouvre devant elle comme un gouffre où elle doit s’engloutir. Une sorte de fatalité pèse sur elle, aussi lourdement que celle de l’instinct qui la pousse aux premières gelées d’automne, vers sa demeure hivernale.
Mais rien d’angoissant ne l’étreint quand elle creuse son trou dans la vase, tandis qu’ici, l’angoisse de l’inconnu et de la peur, mêlée à quelque chose d’inévitable, la crispe douloureusement. La gueule de la couleuvre s’ouvre, la distance diminue. Roa sent que la volonté de l’autre l’envahit totalement, dispose de tous ses muscles et prépare son être vers un but final. Elle ne voit plus que le trou de la gueule, maintenant grande ouverte et ses cuisses se rassemblent sous son ventre. Alors d’un seul bond, elle se jette tête première dans le gouffre.
Roa ne sent plus rien tandis que son coeur vivace continue de battre et que ses pattes de derrière, écartées, s’agitent faiblement hors de l’abîme, comme pour adresser un dernier adieu à la vie. Un mouvement lent et irrésistible l’entraîne impitoyablement vers des profondeurs. Tout se tait et la mort, inéluctablement, se glisse ainsi sur elle.
LA DÉLIVRANCE;
Lorsque la mort se glissa sur Roa, ce n’était pas tout à fait la mort ; c’était une vie passive, presque négative, une vie suspendue en quelque sorte, semblable à une vie cristallisée dans l’angoisse, car quelque chose d’imperceptible, comme un point de conscience,vibrait encore en elle.
Tout à coup, Roa ressentit une poussée irrésistible et le mouvement qui l’entraînait vers des profondeurs s’arrêta de lui-même. La grenouille se sentit glisser vers l’extérieur et, subitement, comme si une force providentielle et inconnue l’avait tirée du gouffre, elle s’échappa de la gueule de la couleuvre et retomba lourdement dans l’herbe.
Par une coïncidence inouïe, un jeune garçon d’à peine dix ans, qui avait assisté à la scène, se précipita pour porter secours à la petite Roa. Saisissant délicatement la couleuvre d’une main pour ne pas la blesser, car les couleuvres ont aussi droit à la vie, le jeune exerça une pression sur le corps du reptile et réussit à extirper Roa de sa prison fatale. Il libéra la couleuvre qui disparut rapidement pendant que la grenouille, se sentant dégagée de l’influence hypnotique, se remettait lentement de ses vives émotions.
De nouveau, Roa perçut le monde extérieur : ses yeux virent, ses membranes tympaniques se tendirent, sa peau verruqueuse frémit. Elle laissa les sensations l’imbiber, puis elle regarda et écouta. Comment avait-elle pu déserter son asile de paix, se demanda-t-elle ? Quelle poursuite endiablée de sauterelles l’avait donc entraînée dans cette aventure ? Il lui fallait retrouver l’élément essentiel de sa vie, la bonne eau tiède de sa mare où elle s’ébattait, chaque jour, avec tant d’aisance et de joie.
Par-delà le taillis touffu des herbes odorantes et les tiges raides des graminées, d’où pendaient des grappes d’épis sauvages, Roa entendit la rumeur monotone du chant de ses soeurs qui pleuraient sa subite disparition. Elle bondit à travers les touffes dans la direction des voix, s’arrêtant à chaque saut, pour se diriger, sans encombre et sans perte de temps. Bientôt se dressa devant elle, le quadrilatère des joncs qui bordait la mare et elle tourna pour arriver à la berge qui surplombait la surface de l’eau, trouée de petites têtes au goitre blanc.
Alors d’un saut magnifique, Roa rentra dans son monde et dans sa vie et mêla sa voix à celles de ses compagnes, qui entonnèrent leur plus beau chant, pour fêter le retour miraculeux de la petite soeur bien-aimée.
Note de l'auteur:
Les faits se sont réellement produits. J'ai assisté à la scène et j'ai bien vu la grenouille se jeter d'elle-même dans la gueule de la couleuvre, J'ai rejoint la couleuvre qui était retardée dans sa fuite par cette grosse bosse au milieu du corps et en exerçant une pression, j'ai libéré la grenouille, qui était toujours vivante et qui s'est enfuie.
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SACAJAWA
Vers l’année 1800, le territoire des États-Unis était divisé en trois : l’ouest était constitué, en grande partie, de possessions espagnoles ; le centre, de chaque côté des fleuves Missouri et Mississipi, de possessions françaises et l’est, de possessions anglaises. Les Shoshones, une tribu indienne, vivaient dans le Wyoming actuel et occupaient également une partie de l’Idaho, du Montana, du Nevada et de l’Utah. C’était un peuple fier qui vivait principalement de la chasse aux bisons, un animal qui parcourait, par millions, les vastes plaines de ces territoires.
Dans le centre du village des Shoshones, vivait le grand chef Ne-Recule-Jamais. C’est là que naquit, vers l’an 1792, sa fille Petite Herbe, qui allait devenir Sacajawa. Très tôt, Petite Herbe se révéla une enfant curieuse, espiègle et très bavarde. Ses parents n’arrêtaient pas de lui dire : « Tu parles trop, Petite Herbe ; les femmes doivent apprendre à tenir leur langue, surtout en présence des hommes ». Mais Petite Herbe n’écoutait pas, ne faisant qu’à sa tête. Elle n’arrêtait pas de poser des questions à son père qui faisait preuve d’une grande patience. De taille moyenne, massif, aux larges épaules et aux jambes arquées, caractéristiques des gens de sa race, Ne-Recule-Jamais avait des yeux noirs, brillants et habituellement durs, sauf en présence de ses enfants. Le grand chef riait même aux éclats quand il se baignait avec eux dans les eaux froides des cours d’eau, ou quand il courait avec eux, dans les herbes épaisses des collines.
Les Shoshones formaient une tribu très unie. Tous aimaient et respectaient leur chef Ne-Recule-Jamais. Chaque guerrier était cependant son propre maître, le chef n’étant que celui qui, par sa sagesse et son courage, occupait une position de respect. On s’adressait davantage à lui pour prendre conseil que pour recevoir des ordres. Comme pour la plupart des tribus indiennes, les femmes effectuaient les travaux domestiques, tandis que les hommes capturaient et dressaient les chevaux, indispensables à la chasse aux bisons, fabriquaient les armes, protégeaient la tribu et livraient des combats contre les tribus rivales qui tentaient de s’emparer des chevaux et de faire des prisonniers. Les enfants, eux, couraient parmi les tipis et étaient libres de faire ce qu’ils voulaient, leurs aînés pensant qu’une discipline trop rigide pouvait nuire à leur développement. La vie s’écoulait paisible et joyeuse pour Petite Herbe et ses frères et soeurs.
Un jour, les Shoshones entreprirent leur voyage annuel vers leurs quartiers d’hiver dans la région de la Montagne Luisante (aujourd’hui les Rocheuses). C’est lors de ce voyage qu’ils furent attaqués par les Pieds-Noirs, une tribu rivale qui convoitait leurs chevaux. Possédant des mousquets, les Pieds-Noirs eurent le dessus et plusieurs guerriers Shoshones, de même que des femmes et adolescents, furent tués. Des femmes furent capturées, ainsi que des enfants, dont Petite Herbe. Les Pieds-Noirs firent leur long voyage de retour vers leur territoire et Petite Herbe devint l’esclave de Bec de Vautour, le guerrier qui l’avait fait prisonnière. Elle fut traitée durement et subit toutes sortes d’humiliations, mais fière, elle endura le tout sans pleurer ni se plaindre. Elle apprit le langage des Pieds-Noirs qui lui donnèrent le nom de Femme-Oiseau ou Sac-a-jaw-a, dans leur langue. Ce nom devint Sacajawa.
Plus tard, le Congrès américain vota une loi afin de permettre l’exploration des territoires situés à l’ouest du fleuve Missouri, jusqu’au Pacifique. Les capitaines Meriwether Lewis et William Clark furent chargés de monter une expédition à cet effet. Comme ils ne connaissaient pas ces territoires, ni le langage des diverses tribus, il leur fallait un guide et interprète. Sacajawa qui connaissait bien ces régions, puisque sa tribu se rendait, à chaque année, jusqu’à la Montagne Luisante, fut désignée pour remplir ce rôle.
L’expédition de Clark et Lewis comprenait quarante cinq hommes. C’est au cours de ce voyage que Sacajawa démontra toutes ses qualités de princesse indienne. Elle était courageuse et était toujours à l’avant-garde pour entreprendre des discussions avec les diverses tribus, afin de permettre la traversée des territoires et ce, jusqu’à l’océan Pacifique. Elle fit l’admiration de tous les hommes, y compris Clark et Lewis, qui devinrent des amis intimes. Sacajawa tomba follement amoureuse du capitaine Clark, qui ne répondit pas à ce grand amour. Elle rédigea ce très beau poème à son intention :
Mon amour, sous les saules le long de la rivière Nous nous reposions, Le petit oiseau jaune des peupliers Venait, et chantait pour nous Aujourd’hui je m’en souviens, et je pleure
Mon amour, sous les jeunes maïs Nous nous reposions, Le rossignol qui aime les nuits d’été Venait, et chantait pour nous. Aujourd’hui je m’en souviens et je pleure
Nous allions parmi les fleurs pâles Tout n’était que joie, Nous allions seuls avec notre bonheur Dans les buissons de fleurs pourpres. Hélas, que le temps a passé !
Ô mon amour, Ce soir je suis seule avec mon chagrin...
Au retour de l’expédition qui allait ouvrir la route de l’Ouest américain, les autorités firent une grande fête, en l’honneur de Clark et Lewis, de même qu’ en honneur de la princesse Sacajawa, qui était devenue très célèbre dans tout le pays. Le président Jefferson offrit un splendide médaillon à son effigie à Sacajawa. Reconnue finalement comme chef de la tribu des Shoshones, Sacajawa représenta son peuple lors de la signature du Grand traité de paix, du 3 juillet 1868, entre les blancs et les indiens. Sa tribu se voyant accordée un vaste territoire, Sacajawa, très noble et très émue, prononça le discours suivant devant les dignitaires, dont certains pleuraient, et qui resta gravé dans la mémoire de toutes les générations :
Je mettrai mes pas dans ceux de mes ancêtres où je tracerai ma propre piste. Je sentirai la mousse et les feuilles sous mes pieds. J’entendrai craquer les pommes de pin et les brindilles. Je m’émerveillerai de l’assaut des lichens sur les roches, comme les vagues sur la mer. Au printemps, j’irai cueillir les églantiers et les violettes là, où loin du bruit et des querelles, tout n’est que silence et paix. Les écureuils et les oiseaux m’accueilleront. Je m’assoirai sur une souche morte et regarderai les pousses neuves me dire que la vie meurt, mais que tout recommence. En été, je sentirai la fraîcheur des ombrages et, à travers les feuilles, je verrai le ciel bleu et pourrai m’émerveiller de l’éternité de notre terre. J’irai marcher sur les collines à l’automne et respirer l’odeur âcre de l’herbe fanée. L’hiver venue, les arbres dépouillés me rappelleront aux dures réalités de la vie. Je sentirai alors sur mon visage, le froid de cristal du vent et le souffle mordant des premières neiges.
Note de l’auteur :
Sacajawa a réellement existé. Les faits décrits sont véridiques, sauf le poème que j'ai ajouté. Aujourd’hui, de nombreuses statues érigées en l’honneur de Sacajawa sur le sol américain, rappellent son épopée glorieuse et perpétuent son souvenir. Son discours y est même gravé en lettres d’or. Malheureusement, le territoire accordé aux Shoshones fut rapidement réduit de 80% de sa superficie, les Américains ne respectant pas leur traité.
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LE DUEL
Le soleil fait brusquement craquer les bourgeons des chênes sous la chaude pression de ses rayons ardents. Les verdures, tout autour, se nuancent à l’infini. C’est un de ces jours de printemps où la forêt vit de toutes ses sèves, où les longs baisers du soleil l’investissent comme un amant, et où elle tend, aux vivants, sous ses ombrages chatoyants, l’asile bienveillant de sa délicieuse fraîcheur.
À la fourche d’un chêne, là où les branches noueuses se rejoignent, enfoncée dans son nid sur les frêles corps de ses petits, une grive frissonne éperdument. Très haut dans le ciel, comme suspendu dans la lumière, un grand oiseau de proie l’a repérée et, bougeant à peine ses ailes immenses, il fixe intensément la malheureuse victime, incapable de fuir le nid dans lequel le sentiment maternel la pousse à l’immobilité.
Dans un intense froufroutement d’ailes et un ample pépiement, des petits oiseaux se regroupent pour échapper, par leur nombre et leurs cris, à la fascination fatale et au meurtre auxquels sont livrés les oiseaux solitaires. Des corneilles nerveuses craillent vaillamment et désignent l’ennemi, à la fois avec le désir et la crainte d’affronter ce grand rapace qui semble les menacer.
Sentant la grive à sa merci, le busard s’abat comme une masse sur sa proie, mais au moment même où ses serres crochues vont saisir la grive, surgit brusquement des profondeurs de l’arbre, la tête menaçante d’une fouine qui convoitait justement la même proie. Un rapide balancement de ses ailes rejette le busard sur une branche voisine, d’où il fixe férocement l’adversaire qui ose lui disputer son butin. Sur la branche d’en face, la fouine dresse sa petite tête où luit, comme des diamants, l’éclat de ses yeux féroces. La bête s’agite, les babines retroussées, le nez froncé, les pointes des moustaches tendues vers l’avant, terrible, dans la suprême intensité de sa haine et de sa colère.
Les deux adversaires se font face et se défient avec hargne. La lutte semble imminente, poignante, indécise encore, mais implacable. La cause de cet affrontement mortel est cette proie que le sort a jeté entre eux ; ce malheureux volatile frissonnant, aux ailes ébouriffées, secoué de frissons fiévreux ; cette petite boule de plumes recroquevillée sur elle-même, dont on ne voit plus que le bec noir, pauvre petite loque souffrante, dont le cœur tressaute dans de violents battements qui font pépier les jeunes oisillons, inconscients du drame qui se déroule au-dessus d’eux.
Brusquement, comme si ses muscles s’étaient gonflés de toute leur énergie batailleuse, la fouine, d’un violent coup de reins, se décoche comme une flèche et se précipite sur le rapace. L’élan est irrésistible et le busard chancelle, frappé en plein poitrail. Toutefois, ses ailes d’une envergure fantastique, parviennent à le redresser et ses serres, puissantes, s’enfoncent dans le dos de la fouine. Le busard s’élève dans les airs, alourdi par sa capture et il se réserve une douce vengeance, lorsque la fouine, étourdie par cette envolée, ne pourra résister à ses coups de bec.
C’est sans compter, cependant, sur la colère aveugle de la fouine qui vient décupler ses forces. Cette dernière sent le vertige, mais une rage frénétique s’empare d’elle et, plus puissante que jamais, elle rapproche progressivement du poitrail du rapace, sa gueule ardente et vorace. D’un seul coup, dans un effort ultime et désespéré, la bête lui plante, dans le corps, ses dents tranchantes comme des rasoirs. Frappé à mort, le busard rejette violemment sa tête en arrière et dans un essor fou, monte, monte, la fouine enfoncée en lui comme un poignard.
Soudés l’un à l’autre, les deux ennemis montent dans le soleil en une ascension éperdue, jusqu’à ce que le rapace s’abîme dans le vide, étreignant dans ses serres inertes, le corps meurtri de la fouine
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MA RIVIÈRE
Quelle est belle ma rivière ! Comme elle est vivante ! Elle serpente langoureusement à travers les champs et, comme une femme amoureuse, elle enserre tendrement les rochers qui se pointent. Elle caresse, avec volupté, les berges sur lesquelles elle s’attarde un instant. Tantôt, elle devient impétueuse et bondit en cascades qui font tinter leurs bulles et dont le murmure berce les nuits.
Plus loin, ma rivière traverse silencieusement un petit village, plein de poésie tranquille. Poursuivant sa route, elle s’insinue dans les boisés où les ombres des arbres, s’allongent, silencieuses, dans ses eaux. Là, perché dans son observatoire, comme une sentinelle aux aguets, un martin-pêcheur scrute attentivement sa surface, afin de déceler le goujon imprudent.
Dès que tombe le crépuscule, des petits oiseaux, perchés sur les branches d’un hêtre, entonnent un chant passionné, bruyant, varié à l’infini, comme pour forcer la venue du printemps. Quelques canards glissent à sa surface, savourant le calme sauvage d’un coin à l’abri des grands vents. Ils jouent comme des enfants, ivres de liberté, rasant les berges, où ils plongent, leurs petits derrières s’agitant fébrilement hors de l’eau. Là, quelques pies jacassent et se gavent d’une plantureuse ripaille. Elles se saluent à petits cris joyeux, presque attendris. Elles sautillent, capricieuses, animant l’arbre, tout heureux de recevoir cette vie trépidante.
Quelle est puissante ma rivière ! Lorsque l’hiver s’attarde un peu trop, amenant un redoux brusque qui vient gonfler démesurément ses eaux, ma rivière démontre alors toute sa puissance. Ses eaux deviennent boueuses et grises et elles envahissent la plaine, tandis que dans son lit, elles déferlent, déchaînées, malmenant les arbres et entremêlant les branchages dans des remous profonds.
Le vent se fait parfois complice de ma rivière. Chargé d’effluves et encore un peu frais, malgré la promesse d’un temps doux, le vent traverse en hurlant la vallée et couche impitoyablement les roseaux dégarnis. C’est un vent violent qui balaie tout sur son passage. Il arrache aux coteaux les dernières neiges ramollies, lesquelles viennent gonfler les ruisseaux qui débordent dans ma rivière en crue. Sur les terres immergées, ses eaux ravagent d’immenses étendues et déposent leur humus dans les champs cultivés.
Quelle est paisible ma rivière ! L’été venu, elle retrouve son lit calme et silencieux. Ses eaux se réchauffent sous les rayons ardents du soleil ; les verdures l’envahissent et une vie grouillante s’anime sur ses rives.
Ma rivière se déploie alors dans toute sa magnificence.
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MALUK, LE LOUP
C’est une nuit d’hiver, une nuit de pleine lune et de grand vent, qui maintient, regroupés, les grands loups gris du Nord québécois. Ce n’est pas, pour Maluk, une nuit comme les autres. Dans le lointain, au-delà des crêtes fantomatiques, retentissent les longs hurlements des bandes rivales.
Ce n’est pas le pressentiment d’une chasse infructueuse dans les bois denses, où se regroupe le troupeau de chevreuils pour le ravage d’hiver, car Maluk n’ignore pas, que par les nuits de pleine lune et de grands vents, les chevreuils craintifs, trompés par la clarté lunaire et apeurés par le bruit des branches qui s’entrechoquent, ne quittent leur refuge que fort tard dans la nuit.
Ce n’est pas, non plus, le froissement des rameaux agités par le vent, car le vieux loup, à l’oreille exercée, sait fort bien discerner les bruits humains des rumeurs sylvestres. Sur ses pattes repliées, les oreilles bien droites, dans une attitude héraldique, laissant s’enchaîner dans son cerveau, les sensations et images suffisantes pour le maintenir aux aguets, Maluk, qu’un sombre pressentiment étreint, sent l’odeur de l’homme, cette odeur âcre du chasseur qui le traque.
Maluk a, à quelques reprises, entendu siffler à ses oreilles, le vent rapide et cinglant des plombs qui font, dans la toison d’hiver, des morsures plus cuisantes et plus vives que celles des grandes épines noires. Les pattes de devant agitées de frissons à fleur de poil, la pointe des oreilles frémissant aux bruits, à peine perceptibles, des pas feutrés de l’homme, les éclairs de ses yeux dilatant ses pupilles, indiquent que Maluk veille intensément.
Le vieux loup est trop méfiant pour profiter de l’insidieuse protection de son silence, car il connaît trop bien l’homme. Il sait que l’autre possède la ruse des traqueurs ; qu’il a l’endurance et la finesse des siens. Les écureuils ont également senti l’odeur humaine et se sont tus. Seul le tambour du vent roule sans hâte, détachant dans le ciel le profil des ramées.
Une aube candide se dessine derrière la faille des rochers ; des gammes de verdure propagent la joie de vivre et le concert des oiseaux, emplit l’espace d’une symphonie de liberté. Stoïquement immobile, Maluk se remémore les dangers auxquels il a échappé : les fuites sous les volées de balles, les boulettes de poison, tentant sa faim. Il se remémore également les lippées franches des chasses fructueuses, où son rôle de chef de meute, lui confère un droit de préséance.
Maluk est tiré de sa rêverie par un léger froissement des branches. L’homme est là, tout près. Ce dernier a suivi la piste du grand loup, malgré qu’elle était pratiquement balayée par la neige et le vent. Le chasseur épaule et tire, mais, aveuglé momentanément par un reflet du soleil levant, il rate la cible. De toute la puissance de ses pattes vigoureuses, Maluk disparaît dans les fourrés épais, loin de la portée de l’arme meurtrière.
Encore une fois, Maluk a échappé à l’homme, son ennemi implacable. Pour combien de temps encore, Maluk et ses frères échapperont-ils aux traques incessantes de l’homme ? Les vastes espaces sauvages seront-ils encore longtemps les hôtes des grands loups gris, ces nobles bêtes, qui font entendre leurs voix plaintives aux échos des forêts du Nord québécois ?
Note :
Le loup est un animal noble. Il est indispensable à l’équilibre des écosystèmes ; exemple : il y a quelques années, on a introduit dans le Parc Yellowstone, des États-Unis, une vingtaine de loups provenant du Canada. Les effets de cette introduction ont été hautement bénéfiques à la faune et la flore. On a d’abord constaté une diminution du nombre de wapitis, un grand cerf, dont les populations excessives avaient provoqué de sérieux dommages à l’environnement. Des plantes dont ces animaux broutaient à l’excès les jeunes pousses, sont réapparues. Les fleurs de montagne foisonnent à nouveau sur les coteaux, où elles attirent de nombreux papillons pour butiner. Les chants de plusieurs espèces d’oiseaux depuis longtemps disparues, se font de nouveau entendre et les castors, qui avaient déserté le parc, à cause de l’absence de leurs plantes favorites, construisent à nouveau des barrages, auprès desquels de nombreux organismes aquatiques ont ressuscité. Cette réintroduction du loup constitue une expérimentation extraordinaire. Elle illustre l’importance de l’équilibre dans la nature, où chaque espèce a sa place.
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FANI, LE FAON
Au pied d’un grand chêne, sur un tapis spongieux de feuilles mortes dont il ne reste que la dentelle délicate des nervures jaunies, Fani, le faon, voit le jour par un matin de printemps ensoleillé. Il se lève péniblement sur ses pattes flageolantes, se glisse instinctivement sous le flanc chaud et protecteur de sa mère et s’abreuve de lait maternel. Au-dessus de lui, des vols d’oiseaux migrateurs se dirigent vers le Nord, en grands froufrous d’ailes et en tempête de cris d’amour et d’espérance. Ces grandes oies, en formations serrées, viennent ouvrir la voie pour amener derrière elles, une suite de petits oiseaux qui, telle la traîne d’une immense robe ailée, va s’éparpiller sur la forêt et la revêtir, jusqu’à l’automne, de la trame changeante de leurs amours et de leurs chants.
Pour le monde animal, c’est le printemps, accompagné du bonheur furtif des maternités douloureuses, des enfances joueuses, timides et craintives. Des gestes d’amour peuplent les jours au cours desquels les petits apprivoisent le monde qui les entoure et où les mères les protègent de lui. Émerveillé, Fani découvre ce monde fascinant où foisonne une vie grouillante et multiple. Le jeune chevreuil regarde, avec curiosité, cette vie qui s’éclate dans l’heure précieuse où le soleil, après un long hivernage, retrouve toute son ardeur. Fani hume, avec délice, les arômes des fleurs sauvages qui ouvrent leur corolle pour abandonner leur parfum au gré du vent. Il respire également l’odeur âcre des bois surchauffés et des feuilles fanées. Sous les rayons du soleil bienveillant, la forêt retrouve ses couleurs et se pare de teintes multicolores.
Fani et sa mère empruntent un sentier familier pour se diriger vers un champ de luzerne afin de déguster quelques jeunes pousses succulentes. Aussitôt qu’elle pressent un danger, la mère s’éloigne afin d’attirer l’attention sur elle, pendant que son petit, dont la robe imite les taches de soleil et d’ombre, se couche dans l’herbe afin de se confondre avec la végétation. L’absence d’odeur dont la nature l’a pourvu, met Fani à l’abri des carnivores à la recherche d’une proie facile. Tout autour de lui, ce ne sont que froufroutements et fuites éperdues. Au loin, quelques écureuils craintifs font entendre leurs cris effarouchés. Subitement, le crépuscule surgit avec ses menaces à peine voilées. Des craquements dans la forêt indiquent la présence de rôdeurs qui chassent.
Les deux chevreuils ont rejoint le troupeau et, dissimulés derrière des buissons, ils épient les moindres bruits perceptibles que recèle l’air nocturne doucement balancé. Leur sommeil, très léger, est hanté de cauchemars qui leur dressent les oreilles et leur dilatent les prunelles dans l’ahurissement frissonnant des réveils brusques. À la lueur de la lune, les grands arbres leur apparaissent comme des fantômes. Des lucioles se déplacent à ras le sol, s’évanouissent et renaissent plus loin. Elles sont parfois les reflets de quelques étoiles dans les yeux des amateurs d’ombre, ces rôdeurs de la nuit.
La lune disparaît soudain derrière des nuages et réapparaît brusquement, brossant d’un éclat lumineux une vaste étendue où naviguent les ombres. Puis, lentement, s’établit un silence où on entend à peine les murmures, les frôlements. De temps à autre, un bruit étranger aux rumeurs coutumières vient heurter, de ses notes discordantes, le concert monotone qui trouble la quiétude de la nuit. Finalement, la vie nocturne et ses dangers se perdent dans la grande clarté de l’aube, presque sans transition. C’est alors que tout redevient fraîcheur et innocence pour Fani, le jeune faon des forêts du Nord québécois.
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